Le Grand Chant du Vivant
I. Le Don et la Présence
Sur l'horloge de roche où les mondes s'effacent, Nous n'aurons habité qu'une ultime seconde, Un murmure de vent à la surface de l'onde, Un battement de cils dans le vertige de l'espace. Pourtant, debout au bord du gouffre et de la nuit, Ma main cherche ta main, et l'esprit s'émerveille ; Un poème sculpté, une note qui veille, Un élan vers le beau qui console et qui luit. La nature dispense son faste à la volée, Un luxe souverain qui ne réclame aucun tribut. Dans son grand atelier, tout s’échange et se lie, La feuille qui se meurt sous les arbres mûrs Devient le doux terreau qui redonne la vie.
II. L'Invention du Déchet
L'homme seul a conçu l’inutile infini, Cette empreinte stérile où le monde s'égare. Par ses milliers de mains, le jardin est banni Sous un manteau de plomb dont le sol se sépare. Il façonne le monstre et produit la dérive, Semant l'immortel sac au milieu des roseaux, Sans jamais calculer ce que le temps ravive, Sans voir l'ombre du piège incluse dans ses eaux. Voyageur aveuglé par sa propre démesure, Il consomme l'instant sans songer aux lendemains, Laissant à ses enfants, pour unique parure, Les restes d'un festin nés des jeux de ses mains.
III. Le Phénix et l'Oubli
L’homme craint son déclin, l’appelle fin du monde, Croyant que son trépas éteindra l’univers.
Pourtant, la Terre attend, patiente et profonde, Et garde sous le plomb ses bourgeons toujours verts.
Nos superbes cités, nos machines hautaines, S’ouvriront sous la force et la poussée des bois ; Le temps digérera nos scories et nos peines, Le silence étouffera le vieux fracas des rois.
Elle est le grand phénix issu de la poussière, Qui fait de nos débris le terreau de ses jeux ; Une feuille percera la plus lourde frontière,
Et la sève rira sous le regard des cieux. Une question demeure, au vent du soir suspendue : Quand l’oiseau de lumière aura repris son vol, Qui se souviendra d’elle, de la race perdue, Qui jadis d’un pied lourd profana ce vieux sol ? Le soleil dorera la vague solitaire, Sans qu’aucun œil humain n’en contemple l’éclat.
Le grand livre du monde, ouvert et salutaire, s'offrira pour toujours, mais sans voix ici-bas.
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